Cette phrase porte en elle une puissance qui mérite qu’on s’y arrête. Elle suggère que si la douleur est inévitable, la manière dont on l’accueille reste un territoire de liberté.
La souffrance comme condition ou comme choix
L’existence humaine confronte inévitablement à des formes de friction : la perte, l’échec, la transformation, la finitude. Certaines traditions philosophiques, notamment bouddhistes, affirment que la souffrance (dukkha) constitue une dimension inhérente à l’expérience. Mais cette affirmation n’est pas une condamnation ; c’est une invitation à comprendre la nature de ce qui fait mal.
La distinction fondamentale réside entre ce qui arrive et ce qu’on en fait. Entre l’événement et la relation qu’on entretient avec lui. La phrase « choisir son bourreau » suggère précisément cet espace de manœuvre : même dans la contrainte, une forme d’agentivité persiste.
Les bourreaux que l’on se donne
Certaines souffrances sont subies, imposées par les circonstances ou autrui. D’autres sont plus subtiles, cultivées dans l’ombre de nos propres mécanismes. Le perfectionnisme qui épuise. La comparaison qui dévore. L’attachement qui étrangle. Les attentes qui rigidifient.
Choisir son bourreau, c’est peut-être d’abord identifier ces forces que l’on nourrit soi-même, souvent sans le savoir. C’est reconnaître que certaines douleurs ne sont pas des fatalités mais des constructions, des histoires qu’on se raconte et qui finissent par nous habiter.
Dans cette perspective, le choix ne consiste pas à éviter toute souffrance – entreprise aussi vaine qu’illusoire – mais à discerner lesquelles méritent qu’on les traverse, et lesquelles nous maintiennent dans des cycles stériles.
La souffrance comme enseignement
Les traditions martiales, spirituelles, artistiques connaissent cette vérité : certaines frictions polissent, d’autres abîment. L’entraînement fait mal, mais forge. Le deuil blesse, mais ouvre. La création déstabilise, mais révèle.
Il existe des souffrances fertiles, celles qui transforment plutôt qu’elles ne détruisent. Celles qui élargissent la conscience au lieu de la rétrécir. Choisir son bourreau pourrait alors signifier : orienter ses efforts vers ce qui coûte mais construit, plutôt que vers ce qui coûte et stagne.
Cette distinction nécessite une forme de lucidité rare. Elle demande d’observer sans complaisance : cette difficulté me fait-elle grandir ou me maintient-elle dans une illusion de croissance ? Cette épreuve nourrit-elle mon évolution ou simplement mon ego ?
L’autonomie dans la contrainte
La phrase initiale contient un paradoxe apparent : comment peut-on choisir dans un contexte présenté comme inéluctable ? C’est précisément ce paradoxe qui ouvre une brèche.
Viktor Frankl, psychiatre ayant survécu aux camps de concentration, identifiait cette « dernière des libertés humaines » : celle de choisir son attitude face aux circonstances, même quand aucune échappatoire matérielle n’existe. Non pas un pouvoir de changer le monde extérieur, mais celui de déterminer le sens qu’on lui accorde.
Choisir son bourreau, dans ce cadre, devient : décider à quoi accorder son attention, son énergie, sa signification. C’est transformer le statut de victime passive en celui d’acteur conscient de son propre processus.
Vers une éthique de la difficulté
Toutes les souffrances ne se valent pas. Certaines déshumanisent, d’autres révèlent l’humanité. Le choix éthique consiste peut-être à s’exposer aux secondes plutôt qu’aux premières.
Cela implique de renoncer à certaines facilités séduisantes mais toxiques. De préférer l’inconfort d’une vérité à la douceur d’un mensonge confortable. D’accepter la vulnérabilité des relations authentiques plutôt que la sécurité des façades.
Il ne s’agit pas de glorifier la douleur pour elle-même – ce serait verser dans un masochisme stérile. Mais de reconnaître que certains chemins exigeants conduisent vers des territoires que les voies faciles ne permettent pas d’atteindre.
Quand l’acceptation devient liberté
La formulation « si la Vie était souffrance » porte un conditionnel qui ouvre une autre lecture. Et si la Vie n’était pas intrinsèquement souffrance, mais plutôt une danse entre tensions et relâchements, entre résistances et fluidités ?
Dans cette vision, choisir son bourreau revient à choisir ses combats. À identifier ce pour quoi ça vaut la peine de souffrir. L’artiste qui accepte la solitude de l’atelier. Le parent qui traverse l’épuisement pour l’enfant. Le créateur qui affronte l’incertitude pour donner forme à une vision.
Ces choix ne rendent pas la souffrance agréable, mais lui confèrent un sens. Et c’est peut-être là que réside la véritable liberté : non pas dans l’absence de douleur, mais dans la capacité à tisser du sens avec les fils de l’expérience, même les plus rugueux.
L’alchimie de la transformation
Choisir son bourreau, ultimement, c’est choisir ses maîtres. Car toute difficulté confrontée consciemment enseigne quelque chose. La patience à travers la frustration. L’humilité à travers l’échec. La compassion à travers la perte. La force à travers la fragilité.
Cette alchimie suppose une présence attentive à ce qui se déploie dans la friction. Elle exige de ne pas fuir systématiquement l’inconfort, mais de l’examiner : que révèle-t-il ? Que demande-t-il ? Vers quoi pointe-t-il ?
Les réponses à ces questions dessinent progressivement un chemin. Pas celui de la facilité, mais celui de la cohérence. Pas celui de l’évitement, mais celui du sens.
La liberté au cœur de la nécessité
Si la Vie était souffrance – et peut-être l’est-elle en partie – alors autant choisir son bourreau. Cette phrase ne résigne pas ; elle libère. Elle déplace le curseur de ce qu’on ne contrôle pas vers ce qu’on peut déterminer.
Elle rappelle que même dans les situations les plus contraintes, un espace de choix subsiste. Microscopique parfois, mais réel. Et que cet espace, si mince soit-il, constitue le territoire de la dignité humaine.
Choisir ses difficultés plutôt que de les subir toutes indistinctement. Orienter sa vie vers ce qui coûte mais compte, plutôt que vers ce qui coûte sans nourrir. Transformer la fatalité en décision, la passivité en engagement.
Dans ce renversement se loge une sagesse ancienne : la liberté ne réside pas dans l’absence d’obstacles, mais dans la manière dont on les traverse.
Un monde dans un monde.

