La Standardisation : quand l’argent a fini par étouffer les Intentions.

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Brochette légendaire @ KIKA Photo
Brochette légendaire @ KIKA Photo

Il existe, dans les grandes forêts tropicales, un phénomène que les botanistes appellent la dominance monospécifique. Quand une seule espèce d’arbre prend le dessus — poussée par sa vitesse de croissance, sa résistance, son efficacité à capter la lumière — elle finit par couvrir tout le sol de ses propres feuilles mortes. Acides. Imperméables aux graines des autres. La forêt devient alors un paradis d’un seul habitant : belle vue du ciel, silencieuse en dessous.

La standardisation économique ressemble à cela. Pas à une destruction — à une simplification. Un nettoyage. Une mise en ordre.

Et c’est précisément ce qui devrait nous alerter.


Ce que l’argent mesure, et ce qu’il oublie

L’argent est un outil de traduction. Il prend la chaleur d’un repas cuisiné à la main, le soin d’un artisan qui recommence trois fois sa pièce, l’élan d’un enseignant qui reste après l’heure — et les convertit en un chiffre. Neutre. Comparable. Échangeable.

Ce faisant, il rend possible des marchés d’une complexité prodigieuse. Des millions de décisions décentralisées qui s’organisent sans chef d’orchestre. Une prouesse cognitive sans équivalent dans l’histoire humaine.

Mais une traduction, toujours, perd quelque chose.

Le mot japonais komorebi désigne la lumière filtrée par les feuilles d’un arbre. Aucune équivalence exacte en français, encore moins en euros. Certaines choses existent dans leur langue d’origine — et se dissolvent dès qu’on les fait passer dans une autre.

Les intentions humaines qui sous-tendent une décision économique sont souvent de cet ordre-là : réelles, puissantes, non-traduisibles en tableau Excel. La fierté d’un boulanger qui lève à quatre heures du matin pour que la farine soit à température. Le désir d’un entrepreneur social de garder ses prix accessibles même quand les marges saignent. La décision d’une coopérative agricole de ne pas intensifier sa production pour préserver un bocage que personne ne leur a demandé de protéger.

Tout cela existe. Et pendant un temps, l’argent le finance sans le comprendre.


Le moment où la mesure devient le maître

Il y a un tournant. Souvent silencieux. Rarement daté.

C’est le moment où les indicateurs financiers cessent d’être des outils d’information pour devenir des critères d’existence. Quand une entreprise n’est plus jugée sur ce qu’elle fait, mais sur ce qu’elle rapporte. Quand un service public n’est plus évalué sur l’effet qu’il produit dans une vie, mais sur son coût à l’unité. Quand un agriculteur n’est plus payé pour nourrir, mais pour livrer un volume conforme à une norme de calibre.

Gunter Pauli, qui a passé sa vie à cartographier les systèmes vivants pour en tirer des modèles économiques, parle souvent de ce paradoxe : les écosystèmes les plus productifs au monde — les récifs coralliens, les forêts tropicales, les mangroves — sont aussi les moins « rentables » selon les modèles économiques dominants. Leur richesse est relationnelle. Elle ne se comptabilise pas. Elle se vit.

La standardisation, elle, ne vit pas. Elle classe.

Elle demande à chaque chose d’entrer dans une case. Et si la chose résiste — trop complexe, trop particulière, trop ancrée dans un territoire ou une relation — elle est marginalisée. Pas interdite. Juste rendue invisible aux flux de capitaux.


L’étranglement doux

Ce qui est fascinant — et troublant — c’est que les intentions ne disparaissent pas d’un coup. Elles s’érodent.

On commence par accepter un tableau de bord de plus. Puis un reporting trimestriel. Puis un audit de conformité. Chaque couche est raisonnable. Chaque couche, prise seule, semble légère.

Mais les arbres se souviennent du poids de la neige. Chaque branche plie un peu. Aucune ne casse. Et un matin d’hiver, la forêt entière s’est inclinée dans la même direction.

Les équipes médico-sociales qui passent plus de temps à documenter des actes qu’à soigner. Les architectes contraints de produire des logements interchangeables parce que les banques ne financent que ce qui se revend facilement. Les maraîchers qui abandonnent leurs variétés anciennes parce qu’elles ne passent pas les grilles de calibrage de la grande distribution.

Personne n’a décidé que les intentions ne comptaient plus. Elles ont juste progressivement coûté trop cher à maintenir.


Ce que les Malgaches appelaient tsiny

Dans la culture malgache, il existe le concept de tsiny — souvent traduit par « reproche », mais qui touche à quelque chose de plus profond : la faute envers l’harmonie collective. Ne pas honorer ce qu’on a reçu. Couper un lien sans l’avoir reconnu.

Il y a quelque chose de tsiny dans notre rapport à la standardisation. Nous avons reçu des systèmes d’intentions — des vocations, des engagements, des promesses faites entre humains — et nous les avons soumis à une logique qui ne les reconnaît pas.

Ce n’est pas un crime. C’est une négligence. Un oubli progressif. Une dette invisible envers tout ce que les chiffres ne savent pas compter.

Dr. Sénamé Agbossou, qui pense l’entrepreneuriat comme un acte profondément humain, rappelle souvent que la technologie et l’économie ne sont pas des fins — elles sont des amplificateurs. La question n’est pas « est-ce que c’est rentable ? » mais « est-ce que ça amplifie quelque chose de juste ? »

La standardisation amplifie l’existant. Si l’existant porte des intentions nobles, elle peut les déployer à grande échelle. Si elle arrive trop tôt, trop fort, trop seule — elle amplifie le vide.


Des fissures qui respirent

Il serait faux de peindre un tableau entièrement sombre. Parce que dans chaque système trop lisse, il y a des fissures.

Et dans ces fissures poussent exactement les choses que la standardisation ne sait pas faire : du sur-mesure, du lien, de la mémoire, du soin.

Les épiceries solidaires qui refusent de calculer le prix de l’accueil. Les coopératives ouvrières qui maintiennent des savoir-faire non reproductibles par machine parce qu’ils définissent qui elles sont. Les enseignants qui débordent leurs horaires sans les facturer, parce que l’éducation n’a jamais été une prestation.

Ces fissures ne sont pas des anomalies à corriger. Ce sont des rappels.

Des rappels que l’économie — dans sa forme la plus vivante — n’a jamais été une science de la mesure. Elle a toujours été une science des relations. De ce qu’on choisit de valoriser. Et de ce qu’on s’engage à ne pas sacrifier.

La vraie question n’est pas de savoir comment résister à la standardisation. C’est de se demander quelles intentions méritent d’être rendues si visibles, si robustes, si enracinées — que même les tableaux de bord finissent par en tenir compte.

Parce qu’un arbre assez vieux finit par modifier le sol autour de lui.

Et c’est lui qui décide, alors, de ce qui peut pousser.


Mundo Bueno — un monde dans un monde

Et toi — dans ton travail, dans tes choix économiques quotidiens — quelle intention as-tu laissée se taire, faute de savoir lui donner un prix ?

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