Si la Loi ne peut être appliquée, c’est qu’il faut adapter la Loi.

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Deux femmes en or @ KIKA Photo
Deux femmes en or @ KIKA Photo

Il y a des matins où une phrase fait l’effet d’un coup de poing dans du coton. On l’entend, on la reçoit, et quelque chose en nous résiste — pas parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle dérange un ordre auquel on s’était habitué.

« Si la loi ne peut être appliquée, c’est qu’il faut adapter la loi. »

Cette phrase pourrait venir d’un constitutionnaliste. D’un rebel. D’un entrepreneur en bout de course face à une réglementation absurde. Elle vient peut-être de toi, un soir de frustration, en regardant le gouffre entre ce qui est juste et ce qui est légal.

Et c’est là que ça devient intéressant.


Ce que la rivière sait que le géomètre ignore

L’eau ne débat pas avec le rocher. Elle ne dépose pas de recours. Elle cherche, patiemment, inlassablement, un passage — et si le passage n’existe pas, elle prend le temps qu’il faut pour en créer un. Des siècles, parfois. Le Grand Canyon n’est pas le résultat d’une rébellion. C’est le résultat d’une fidélité absolue au mouvement.

La loi, elle, est souvent le géomètre. Elle mesure, trace, délimite. Elle fige un état du monde à un moment donné, avec les outils conceptuels disponibles à ce moment-là. Elle est honnête dans son exercice — mais elle est, par nature, en retard.

Le droit des données personnelles a mis trente ans à rattraper internet. Le droit du travail n’a toujours pas vraiment rattrapé le télétravail généralisé. Le droit de l’environnement court derrière des réalités écologiques qui se transforment plus vite que les assemblées ne se réunissent.

Ce n’est pas un défaut. C’est une caractéristique structurelle.

La question n’est donc pas : « pourquoi la loi est-elle en retard ? » mais : « qui a la responsabilité de la remettre en mouvement ? »


La désobéissance et l’adaptation — deux faux jumeaux

Il y a une confusion fréquente, et dangereuse, entre adapter la loi et la contourner.

Contourner, c’est exploiter l’écart entre la règle et la réalité pour en tirer un avantage privé — tout en laissant la règle intacte. C’est le jeu favori de ceux qui ont les moyens de trouver des juristes créatifs. C’est légal, souvent. C’est rarement juste.

Adapter, c’est autre chose. C’est reconnaître que la règle a atteint sa limite de pertinence, et s’engager — publiquement, collectivement — dans le travail de la faire évoluer. C’est un acte civique, parfois inconfortable, toujours exigeant.

Un proverbe malgache dit : « Ny teny soa roa mifandray » — les bonnes paroles se tiennent à deux. On ne change pas seul ce qui a été construit ensemble. L’adaptation de la loi, dans une démocratie vivante, est un dialogue — entre ceux qui vivent la réalité du terrain et ceux qui ont la responsabilité de légiférer.

Ce dialogue a été, dans l’histoire, le moteur de presque toutes les avancées sociales fondamentales. L’abolition de l’esclavage. Le droit de vote des femmes. La reconnaissance du mariage pour tous. À chaque fois, il y a eu des gens pour dire : « cette loi ne peut pas être appliquée — parce qu’elle est injuste, parce qu’elle ne correspond plus à ce que nous sommes. »

Et à chaque fois, il a fallu du courage pour le dire.


L’inapplicabilité comme signal, pas comme échec

Dans le monde de l’entreprise, de l’innovation sociale, de l’entrepreneuriat régénératif, on se heurte souvent à des règles qui semblent conçues pour un monde qui n’existe plus.

Une coopérative qui veut rémunérer ses membres différemment bute contre le droit du travail hérité du fordisme. Une plateforme d’échanges de savoirs sans argent est coincée entre le statut associatif et la réglementation commerciale. Un territoire qui veut inventer une monnaie locale se retrouve en zone grise réglementaire permanente.

Ces blocages sont frustrants. Ils sont aussi — et c’est là où le regard doit basculer — des signaux.

Quand une loi ne peut pas être appliquée à une réalité nouvelle et légitime, ce n’est pas la réalité qui est en tort. C’est la cartographie qui est dépassée. Et la cartographie dépassée n’est pas une catastrophe — c’est une invitation à cartographier à nouveau.

Gunter Pauli, que certains surnomment le Steve Jobs du développement durable, a une façon radicale de voir les contraintes réglementaires : il les considère comme des hypothèses, pas des vérités. « Si on ne peut pas faire X dans ce cadre, alors quel cadre permettrait X ? » Ce déplacement de question change tout. On sort de la posture de la victime pour entrer dans celle du concepteur.


Adapter la loi — un acte d’amour civique

Il y a quelque chose de profondément respectueux dans l’idée d’adapter la loi.

Pas la détruire. L’adapter.

Respecter suffisamment le contrat social pour refuser qu’il devienne une coquille vide. Croire suffisamment en la chose publique pour y investir l’énergie de la transformation. Ne pas se résoudre au cynisme commode qui dit « de toute façon, les lois ne changent jamais » — parce que c’est faux, et que l’histoire le prouve à chaque génération.

Le Dr Sénamé Agbossou parle de l’Humanpreneur comme d’un entrepreneur qui met l’humain au centre de son projet économique. L’adaptation de la loi, c’est l’acte politique de l’Humanpreneur : reconnaître que les règles qui gouvernent nos espaces communs doivent pouvoir refléter l’évolution de ce que nous considérons comme humain, juste, viable.

Ce n’est pas un acte révolutionnaire au sens de la table rase. C’est un acte évolutionnaire — au sens biologique, au sens profond. Les organismes qui survivent ne sont pas ceux qui ignorent leur environnement. Ce sont ceux qui s’y adaptent tout en restant fidèles à leur nature essentielle.


Le courage du seuil

Adapter la loi est rarement confortable. Cela demande d’accepter d’être incompris un temps. De travailler dans le flou réglementaire, avec les risques que cela implique. De convaincre sans se décourager des institutions lentes, parfois sourdes.

Mais il y a une énergie particulière à ceux qui décident de travailler sur le seuil — entre ce qui est et ce qui devrait être. Une clarté. Une forme d’urgence tranquille.

Le seuil n’est pas confortable, mais il est vivant.

Et peut-être que c’est là, sur ce seuil, que se jouent les transformations les plus importantes : pas dans les révolutions fracassantes, mais dans le travail patient et obstiné de ceux qui refusent de laisser la réalité se plier à la règle quand c’est la règle qui doit s’adapter à la réalité.

« Si la loi ne peut être appliquée, c’est qu’il faut adapter la loi. »

Ce n’est pas une capitulation devant l’ordre établi. C’est une promesse faite à l’avenir.

Et toi — face à quelle règle devenue trop étroite pour la réalité que tu portes, as-tu encore peur de dire que c’est la règle qui doit bouger ?


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