On va Tous mourir Bête.

  • Temps de lecture :7 mins read
Rougeoiement @ KIKA Photo
Rougeoiement @ KIKA Photo

Il y a des vérités qu’on dit pour rire, et qui sont pourtant les plus profondes qu’on puisse prononcer.

« On va tous mourir bêtes. » On l’entend comme une boutade. On rit, on passe à autre chose. Mais essayons, juste un instant, de ne pas passer à autre chose. De rester avec cette phrase. De la retourner comme on retourne un galet dans la paume pour en sentir le poids exact.

Ce qu’elle dit, en réalité, n’a rien d’une condamnation.

C’est un fait. Et dans ce fait, il y a, si on s’y arrête vraiment, quelque chose qui ressemble à une libération.


L’horizon qui recule toujours

Imagine un marcheur qui avancerait vers une ligne d’horizon. Il marche, il marche — la ligne recule. Il accélère, la ligne recule encore. Ce n’est pas qu’il marche mal. Ce n’est pas qu’il n’est pas assez courageux, ni assez rapide. C’est la nature même de l’horizon : il ne se laisse pas atteindre. C’est pour ça qu’il s’appelle l’horizon.

La connaissance est cet horizon-là.

Pour chaque chose qu’on apprend, plusieurs portes s’ouvrent sur des pièces qu’on n’avait pas vues. Pour chaque question résolue, trois questions nouvelles apparaissent, plus profondes, plus étranges, plus belles parfois. Les physiciens qui ont passé leur vie à décrire la matière ont découvert, au bout du chemin, que la matière elle-même était surtout du vide. Les biologistes qui ont cartographié le vivant ont compris qu’ils n’avaient cartographié qu’une infime partie d’un continent sans bords. Les philosophes qui ont consacré leur existence à comprendre la conscience ont fini par admettre que la conscience était peut-être la chose la plus mystérieuse qui soit.

Mourir bête, dans ce sens-là, n’est pas un échec de parcours.

C’est la condition de tout être qui a vraiment regardé le monde.


Ce que Socrate avait compris avant nous

Il y a vingt-cinq siècles, un homme parcourait les rues d’Athènes en posant des questions embarrassantes. On le considérait comme le plus sage de la cité. Lui ne comprenait pas pourquoi — il était convaincu de ne rien savoir.

C’est là que réside toute l’intelligence de Socrate, et elle est souvent mal comprise. « Je sais que je ne sais rien » n’est pas une formule d’humilité performative. Ce n’est pas de la fausse modestie. C’est une observation rigoureuse, presque mathématique : face à l’infinité de ce qui peut être connu, ce qu’un être humain — n’importe lequel, si brillant soit-il — parvient à connaître au cours d’une vie est si infime que le qualifier d' »ignorance » n’est pas une insulte. C’est une description précise.

Spinoza mourra sans avoir tout compris. Einstein aussi. Et votre voisin. Et vous. Et moi.

La différence entre eux et quelqu’un qui a moins cherché n’est pas que les uns auront atteint l’horizon et les autres non. La différence, c’est la qualité de la marche. C’est ce qu’on aura regardé en chemin. Ce qu’on aura laissé entrer.


Le poids qu’on peut poser

Il y a quelque chose de profondément reposant dans cette vérité, si on accepte de la laisser faire son travail.

Parce que le problème n’est pas de mourir bête. Le problème serait de passer sa vie à croire qu’on devrait ne pas mourir bête — et d’organiser toute son existence autour de cette lutte perdue d’avance. Accumuler des diplômes comme des boucliers. Remplir des bibliothèques comme des fortifications. Collectionner des opinions sur tout pour ne jamais avoir à dire « je ne sais pas ».

À Madagascar, il y a une façon d’être au monde que le mot fihavanana approche sans tout à fait l’épuiser — un sens profond du lien, de l’appartenance à quelque chose de plus grand que soi, qui n’a pas besoin d’être entièrement compris pour être pleinement vécu. On ne comprend pas le fihavanana comme on comprend une équation. On le pratique. On s’y installe. Et c’est suffisant.

La sagesse des vieux proverbes malgaches ne cherche pas à tout expliquer. Elle cherche à orienter — à donner une boussole, pas une carte complète. Parce qu’une carte complète d’un territoire infini n’existe pas. Et prétendre en avoir une est le début de tous les égarements.

Poser ce poids-là — la prétention de pouvoir tout savoir — c’est peut-être l’acte d’intelligence le plus difficile et le plus libérateur qui soit.


L’incomplétude comme grâce

Gunter Pauli observe la nature avec des yeux d’économiste et de philosophe. Ce qu’il y a trouvé, au fil des années, c’est que les systèmes vivants les plus robustes ne sont pas des systèmes fermés, complets, optimisés jusqu’au dernier détail. Ce sont des systèmes ouverts — qui accueillent l’imprévu, qui laissent de la place pour ce qu’ils ne connaissent pas encore, qui savent que leur environnement est toujours plus complexe qu’eux.

Un arbre ne sait pas tout de la forêt. Et c’est précisément ce qui lui permet d’y vivre.

Les réseaux mycorrhiziens — ces fils invisibles qui relient les racines de milliers d’arbres sous la terre — ne fonctionnent pas parce que chaque arbre a une connaissance parfaite du système. Ils fonctionnent parce que chaque arbre répond à ce qu’il reçoit, partage ce qu’il a, sans chercher à tout contrôler ni tout comprendre. L’intelligence est distribuée. L’incomplétude individuelle devient richesse collective.

Ce que la nature semble nous dire, si on l’écoute, c’est que l’incomplétude n’est pas un bug. C’est une feature. C’est ce qui rend l’échange nécessaire, le lien précieux, la curiosité vivante.

Si on savait tout, on n’aurait plus besoin de personne.


Mourir encore en train d’apprendre

Dr. Sénamé Agbossou parle souvent de cette façon d’entreprendre qui part de l’humain — pas de la maîtrise, pas de la certitude, mais de la conscience de ce qu’on est et de ce qu’on ne comprend pas encore. L’Humanpreneur n’est pas celui qui a toutes les réponses. C’est celui qui sait poser les bonnes questions, et qui a la sagesse de ne pas confondre les deux.

Il y a une beauté dans l’idée de mourir encore en train d’apprendre. De mourir avec des questions ouvertes. De partir avec, quelque part dans la tête, un fil qu’on n’a pas eu le temps de tirer jusqu’au bout.

Ce n’est pas une tragédie. C’est la preuve qu’on a vécu face au réel — face à quelque chose d’assez grand, d’assez riche, d’assez vivant pour qu’une seule vie ne suffise pas à en faire le tour.

Les Japonais ont le komorebi — cette lumière qui filtre entre les feuilles des arbres, ni soleil pur ni ombre complète, quelque chose entre les deux, qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre. La sagesse ressemble à ça. Elle n’est pas dans ce qu’on sait. Elle est dans la façon dont on tient ce qu’on ne sait pas — avec légèreté, avec curiosité, sans honte.


Alors oui. On va tous mourir bêtes.

Et c’est, si on y réfléchit bien, une des nouvelles les plus douces qu’on puisse recevoir. Parce que ça veut dire que le monde est plus grand que nous. Que la vie est plus riche que ce qu’on en a saisi. Que l’histoire ne s’arrête pas quand on s’arrête.

Et que jusqu’au dernier moment, il reste quelque chose à découvrir.

Mundo Bueno — un monde dans un monde.


Et vous — quelle est la question que vous portez depuis longtemps, celle à laquelle vous avez renoncé à trouver une réponse définitive, et qui, peut-être, vous définit mieux que toutes vos certitudes ?

Vous aimez les articles ?

Inscrivez-vous pour les recevoir dès leur publication

Nous ne spammons pas et ne le ferons jamais !