Il existe une petite phrase que les juristes connaissent bien, mais que les philosophes n’ont peut-être pas assez regardée en face. Voler, c’est déposséder quelqu’un de quelque chose. C’est net. C’est précis. C’est le socle de notre rapport occidental à la propriété — l’idée qu’un objet, une ressource, un bien appartient à quelqu’un, et que le lui retirer crée un manque irréparable.
Mais il y a une exception. Une fissure dans l’édifice. Une anomalie que le droit lui-même reconnaît, souvent à contrecœur : on ne peut pas voler quelqu’un de sa connaissance.
Cette phrase, en apparence anodine, est une bombe à retardement philosophique.
Ce que le vol révèle sur notre rapport au monde
Pour qu’il y ait vol, il faut qu’il y ait disette. Il faut que la prise de l’un provoque la perte de l’autre. Le pain que tu prends de ma table, je ne peux plus le manger. L’eau que tu détournes de ma rivière, mes champs s’assèchent. La logique du vol est une logique de soustraction — un jeu à somme nulle où la richesse de l’un est exactement la pauvreté de l’autre.
C’est cette même logique qui structure, silencieusement, une grande partie de notre économie. Accaparer, posséder, clôturer. Les biens communs ont été enclos. Les terres ont été titrées. Les semences ont été brevetées. Et même nos idées, nos créations, nos innovations ont été transformées en propriété intellectuelle — comme si la pensée humaine était un lopin de terre sur lequel il fallait planter un piquet.
Gunter Pauli, que l’on surnomme à raison le Steve Jobs du développement durable, pose cette question dérangeante : et si notre système économique tout entier reposait sur une conviction fausse — celle que la valeur naît de la rareté, de l’exclusivité, de la possession ? Et si nous avions, depuis des siècles, organisé notre prospérité autour d’un modèle fondamentalement appauvri ?
La connaissance, anomalie radicale
La connaissance désobéit. Royalement, silencieusement, elle refuse de rentrer dans le cadre.
Prenons l’image la plus simple : une bougie. Si tu allumes ta bougie à la mienne, ma flamme ne diminue pas. Elle brûle toujours. Et pourtant, il y a désormais deux flammes dans la pièce là où il n’y en avait qu’une. La connaissance fonctionne exactement ainsi. Si je t’apprends à faire du feu, je sais toujours faire du feu. Si je te transmets une formule mathématique, elle est toujours en moi. Si je partage une sagesse héritée de mes ancêtres, elle ne s’érode pas — au contraire, dans beaucoup de traditions, elle s’amplifie à mesure qu’elle circule.
La langue malgache a un mot pour désigner ce tissu vivant de relations mutuelles : fihavanana. Ce n’est pas simplement la fraternité ou la solidarité au sens occidental — c’est la conviction profonde que le lien entre les êtres est la valeur première, et que ce qui circule entre eux — gestes, paroles, savoirs — enrichit le réseau sans épuiser la source. La connaissance n’est pas un avoir. C’est un courant.
Les mycologues nous racontent quelque chose d’analogue sous nos pieds. Les réseaux mycorrhiziens — ces filaments fongiques qui relient les arbres de la forêt — ne fonctionnent pas sur un principe de propriété. L’arbre dominant ne possède pas le réseau. Les nutriments, les signaux chimiques, même les surplus de sucre circulent selon les besoins. Un arbre malade reçoit. Un arbre prospère donne. Et le réseau, lui, s’enrichit d’ensemble. C’est une économie de la circulation, pas de l’accumulation.
Pourquoi avons-nous essayé de voler la connaissance quand même ?
Si l’on ne peut pas voler la connaissance, on peut en revanche en bloquer l’accès. Construire des murs autour d’elle. Créer des conditions — économiques, institutionnelles, culturelles — qui la rendent inaccessible à ceux qui ne peuvent pas payer le droit d’entrée.
Les universités privées avec des frais de scolarité prohibitifs. Les brevets pharmaceutiques qui protègent les molécules vitales. Les paywalls qui enferment la recherche scientifique financée par des fonds publics. Les langues de savoir qui excluent ceux qui n’ont pas accès aux codes.
On n’a pas volé la connaissance — on a volé l’accès à la connaissance. Et c’est peut-être pire.
Le Dr. Sénamé Agbossou, que j’appelle un Humanpreneur dans le sens le plus noble du terme, pointe quelque chose d’essentiel : le développement humain véritable ne peut pas être fondé sur l’exclusivité. Il est fondé sur la transmission. Les civilisations qui ont prospéré dans la durée n’étaient pas celles qui gardaient jalousement leur savoir — c’étaient celles qui le faisaient rayonner, qui créaient des conditions pour qu’il se transforme, se croise, se régénère au contact d’autres formes d’intelligence.
Et si la connaissance était un bien commun naturel ?
Il y a quelque chose de profondément révolutionnaire — et en même temps d’évident — dans l’idée de traiter la connaissance comme un bien commun.
Pas comme une ressource sans maître dont chacun tire ce qu’il peut. Mais comme un bien commun géré avec soin — partagé, nourri, transmis, enrichi par ceux qui le reçoivent avant d’être transmis à ceux qui viennent après. Comme les semences paysannes, sélectionnées pendant des millénaires et données de main en main, de génération en génération, adaptées aux terroirs et aux besoins — jusqu’à ce que quelqu’un décide, un jour, qu’on pouvait les breveter.
L’économie bleue de Pauli repose sur ce principe : utiliser ce qui est disponible localement, éviter le gaspillage, créer des chaînes de valeur où les « déchets » d’un système deviennent les ressources d’un autre. La connaissance est le bien le plus « bleu » qui soit — elle ne se dégrade pas à l’usage, elle ne s’épuise pas, elle se bonifie même quand elle est contestée, enrichie par des regards différents.
Ce que nous appelons « innovation » n’est souvent que de la connaissance accumulée, recombinée, transmise à travers le temps. Newton lui-même le reconnaissait : « Si j’ai vu plus loin, c’est en me tenant sur les épaules des géants. » Personne n’invente à partir de rien. Chaque découverte est une conversation avec tous ceux qui ont pensé avant nous.
L’acte de transmettre comme acte politique
Dans un monde qui monétise tout, transmettre librement est presque un acte de résistance.
Pas de résistance agressive — mais de résistance douce, comme la racine qui fissure le béton non pas en le frappant, mais en continuant simplement à croître. Partager ce qu’on sait, apprendre à ceux qui n’ont pas accès, rendre publique une expertise que le marché voudrait privatiser — ces gestes construisent quelque chose que le capital ne peut ni acheter ni détruire.
On peut m’enlever mon téléphone, mon livre, mes notes. On ne peut pas m’enlever ce que j’ai compris. On peut fermer une bibliothèque, pas la mémoire de ceux qui l’ont fréquentée. On peut censurer un texte, pas les questions qu’il a éveillées.
La connaissance a cette qualité que les Japonais reconnaissent dans la lumière filtrée des forêts — le komorebi, ces éclats de soleil qui traversent le feuillage. On ne peut ni les saisir ni les posséder. On peut seulement se placer au bon endroit pour les recevoir, et espérer que quelqu’un d’autre se souviendra de vous indiquer l’heure et le lieu.
Alors voilà la vraie question, peut-être : si la connaissance ne peut pas être volée, que faites-vous de la vôtre ?
Mundo Bueno — un monde dans un monde
