Il y a une question qu’on pose encore aux enfants, avec une sincérité déconcertante : « À quoi ça va te servir ? »
La philosophie ? À quoi ça sert. La poésie ? À quoi ça sert. L’histoire des peuples sans écriture, la botanique des forêts tropicales, la contemplation d’un coucher de soleil sur les Hautes Terres — à quoi tout ça sert ? L’enfant sent, confusément, qu’il devrait avoir une réponse. Que le savoir doit se justifier. Qu’une connaissance qui ne produit pas, qui ne s’échange pas, qui ne s’inscrit pas sur un CV, est une connaissance suspecte.
Cette question, nous l’avons avalée si jeunes qu’elle est devenue une boussole intérieure. Un filtre invisible qui trie, avant même qu’on le décide consciemment : ce savoir-là vaut quelque chose ; celui-là, non.
Mais voilà la tension que cache ce titre en apparence si raisonnable : qui a défini l’utilité ?
L’utilité comme marché
Dans notre époque, le savoir utile a pris un visage très précis. Il est certifiable, quantifiable, traduisible en compétences. Il s’accumule en diplômes, en modules LinkedIn, en certifications validées par des organismes reconnus. Il se monnaie. Il produit du rendement.
Ce n’est pas un hasard. Nous vivons dans un système économique qui valorise ce qui peut être extrait, vendu, scalé. L’éducation elle-même est de plus en plus pensée comme un investissement : on entre dans une formation pour en sortir plus employable. Le savoir est devenu un capital humain, au sens le plus littéral. Un actif. Une ressource.
Et dans cette logique, la question « à quoi ça sert ? » est parfaitement cohérente. Elle signifie : combien ça vaut ? Qui va te payer pour ça ?
Ce cadre a produit des choses formidables — des ingénieurs brillants, des médecins compétents, des développeurs qui font tourner le monde numérique. Il serait absurde de le nier. Mais il a aussi produit un appauvrissement silencieux. Une génération qui sait faire des choses et ne sait plus pourquoi. Des experts qui maîtrisent leur outil et ont perdu de vue la forêt. Des gens performants et désorientés.
On a optimisé le savoir-faire. On a laissé atrophier le savoir-vivre.
Ce que le savoir fait à celui qui sait
Il y a un autre sens au mot « utile » — plus ancien, plus humble, plus profond.
Un savoir est utile quand il change quelque chose en toi. Quand il modifie ta façon de voir, de choisir, de te situer dans le monde. Quand il t’aide à traverser une crise avec plus de sagesse, à supporter l’incertitude avec plus de grâce, à reconnaître la beauté là où tu ne la voyais pas.
Ce savoir-là ne se certifie pas facilement. Mais il opère. En silence. Dans la durée.
Un vieux proverbe malgache dit : Ny fihavanana no zava-tsarobidy indrindra — ce sont les liens entre les êtres qui ont la plus grande valeur. Ce n’est pas une métaphore vague. C’est une instruction opérationnelle sur ce qui mérite d’être cultivé, préservé, transmis. Une génération qui a intégré ce proverbe — vraiment intégré, pas juste récité — prend des décisions différentes. Dans ses affaires. Dans ses familles. Dans ses politiques.
Voilà un savoir utile. Pas parce qu’il génère du PIB, mais parce qu’il oriente des vies.
La confusion entre instrument et boussole
La plupart des savoirs qu’on appelle « utiles » aujourd’hui sont des instruments. Des outils pour faire des choses. Ce sont des savoirs pour — pour un objectif extérieur, pour une production, pour un résultat mesurable.
Mais les savoirs qu’on a progressivement marginalisés — philosophie, arts, traditions, connaissance du vivant, introspection — sont plutôt des boussoles. Des savoirs vers — vers une orientation, une direction, un sens.
L’instrument sans la boussole, c’est une Ferrari sans conducteur. Une puissance qui ne sait pas où elle va.
Gunter Pauli, celui qu’on surnomme le Steve Jobs du développement durable, a passé des décennies à documenter les systèmes naturels pour en tirer des innovations économiques concrètes. Ce qu’il a compris avant beaucoup d’autres, c’est que la nature est le plus grand corpus de savoir utile qui soit — trois milliards d’années de solutions testées, ajustées, optimisées. Mais ce savoir était là, sous nos yeux, depuis toujours. Il a fallu décider qu’il valait la peine d’être regardé. Il a fallu une boussole pour voir ce que l’instrument cherchait ailleurs.
Le savoir utile commence par le choix de regarder dans la bonne direction.
Ce qu’on désapprend à ne pas savoir
Il y a quelque chose de plus inquiétant encore que d’ignorer certains savoirs : c’est de perdre la capacité de les recevoir.
Un enfant qui grandit sans jamais être invité à contempler, à douter, à se demander pourquoi, développe une forme d’analphabétisme intérieur. Il apprend à répondre aux questions des autres — examens, entretiens, évaluations. Mais il ne sait plus former ses propres questions. Et sans questions propres, pas de pensée propre. Et sans pensée propre, pas de vie propre — juste l’exécution, plus ou moins efficace, d’un programme écrit par d’autres.
C’est là que le savoir utile rejoint quelque chose de politique, au sens le plus noble du terme. Savoir penser par soi-même est subversif. Savoir nommer ce qu’on ressent est subversif. Savoir distinguer ce qui est vrai de ce qui est juste vendu — c’est peut-être le savoir le plus utile et le plus menaçant pour un système qui a besoin de consommateurs bien calibrés.
La sagesse ancestrale, dans beaucoup de cultures, ne se transmettait pas dans des salles de classe. Elle se transmettait à travers des histoires, des rituels, des gestes répétés, des silences. Parce qu’elle visait quelque chose que le cours magistral ne peut pas atteindre : une transformation intérieure, pas seulement une accumulation extérieure.
Réconcilier les deux
Il ne s’agit pas de rejeter le savoir technique, ni de romantiser une sagesse ancestrale qu’on idéalise parfois jusqu’à la déformer. La vraie question n’est pas l’un ou l’autre — c’est dans quel ordre ?
Parce que la boussole doit précéder l’instrument. Pas le remplacer.
Un entrepreneur qui a développé une relation profonde avec ses valeurs — qui sait pourquoi il fait ce qu’il fait, ce qui compte vraiment, ce qu’il refuse de sacrifier — cet entrepreneur-là utilisera ses outils de gestion, de marketing, de finance différemment. Plus justement. Avec plus de cohérence. Il sera aussi, souvent, plus résilient dans les tempêtes, parce qu’il n’est pas accroché à un résultat mais orienté vers un sens.
Le savoir technique sans la boussole produit de l’efficacité au service du vide. La boussole sans la compétence produit de belles intentions sans prise sur le réel. Ensemble, ils forment quelque chose d’assez rare : une intelligence intégrale.
Une dernière image
Imagine un agriculteur qui connaît les noms latins de tous les insectes de son sol, mais ne sait pas lire les saisons. Et imagine l’inverse : un paysan qui ne connaît aucune taxonomie, mais qui sait, dans son corps, dans son regard sur le ciel, dans son oreille tendue vers le vent, ce que la terre lui dit.
Le premier a du savoir. Le second a de la sagesse. Ni l’un ni l’autre n’est complet.
Mais si tu dois choisir lequel de ces deux hommes tu veux être en premier, avant d’apprendre le reste — tu sais déjà la réponse. Elle est là, tapie sous la question qu’on t’a peut-être trop rarement posée :
Qu’est-ce que tu veux vraiment comprendre ?
Pas ce que tu veux faire. Pas ce que tu veux gagner. Ce que tu veux comprendre.
C’est peut-être là que commence le savoir vraiment utile. Pas dans une salle de classe. Pas sur un écran. Dans l’espace étrange et fertile entre ce qu’on croit savoir et ce qu’on pressent encore.
Ce savoir-là ne te rendra peut-être pas riche demain matin. Mais il changera, doucement, irréversiblement, la personne qui prend les décisions à ta place.
Et ça, c’est assez utile pour une vie.
Mundo Bueno – un monde dans un monde
