Il y a une chose que les immunologistes savent et que les économistes ont oublié : quand un système se retourne contre lui-même pour survivre, il n’est plus en train de survivre. Il est en train de mourir plus lentement.
On appelle ça une maladie auto-immune.
Et si nous vivions, collectivement, la version civilisationnelle de ce phénomène ?
Ce que nous avons appelé force
L’instinct de survie est l’une des forces les plus anciennes qui habitent le vivant. Il précède le langage, la culture, l’économie. Il est inscrit dans le tronc cérébral, dans les réflexes, dans la chimie du corps. Fuir. Protéger. Persévérer. Dans sa forme originelle, cet instinct est admirable — il est la pulsion première de tout ce qui tient à exister.
Mais quelque chose s’est tordu en chemin.
Pas soudainement. Pas avec un séisme ou un manifeste. Doucement, insidieusement, au fil de siècles de récits, de guerres, de marchés, de frontières tracées à la règle par des hommes qui n’avaient jamais marché dans les territoires qu’ils découpaient. L’instinct de survie — qui dans sa sagesse première signifiait m’adapter, me relier, m’enraciner — a été réinterprété. Traduit. Trahi.
Il est devenu : éliminer ce qui me menace.
Et progressivement, tout l’Autre est devenu une menace.
Le prédateur qui a oublié qu’il était aussi proie
Dans les savanes d’Afrique de l’Est, un écosystème fonctionne selon une logique que les biologistes ont mis des décennies à comprendre vraiment : le lion n’est pas le centre de la chaîne alimentaire. Il en est un maillon. Quand les lions disparaissent, les herbivores surpeuplent, les herbes disparaissent, les rivières s’ensablent, les poissons meurent, et les humains qui vivent en aval n’ont plus d’eau propre. L’élimination du supposé « concurrent » se retourne comme un boomerang sur celui qui a tiré.
La nature ne travaille pas par domination. Elle travaille par composition.
L’Autre, dans l’écosystème, n’est pas un obstacle à ma survie. Il est une condition de ma survie. La plante qui décompose le sol permet à l’arbre de pousser qui permet à l’oiseau de nicher qui disperse les graines qui nourrissent les insectes qui pollinisent les fleurs que je mange. Supprimer l’Autre, c’est déchirer une maille d’un filet dont je suis moi-même une maille.
Nous avons pourtant construit des civilisations entières sur le principe inverse.
Des marchés conçus pour dominer, pas pour co-créer. Des États construits pour protéger les leurs en excluant les autres. Des entreprises évaluées sur leur capacité à « capturer » des parts de marché — comme si l’économie était une guerre d’usure et le client, un territoire à conquérir. La langue ne trahit pas — elle révèle.
Et le plus vertigineux dans tout ça ? Nous appelons encore ce mouvement l’instinct de survie. Alors qu’il s’agit, en réalité, d’un instinct de mort différé.
L’autoimmunité collective
Voici ce qui se passe dans une maladie auto-immune : le système immunitaire — le garde-frontière du corps, celui qui est censé distinguer le « soi » du « non-soi » — perd ses repères. Il commence à attaquer les propres cellules de l’organisme qu’il est censé défendre. La polyarthrite rhumatoïde, la sclérose en plaques, le lupus — ce sont des maladies de la confusion identitaire. Le corps ne sait plus ce qu’il est, alors il combat tout.
Regardez les grandes pathologies de notre époque collective, et dites-moi si vous ne voyez pas la même mécanique à l’œuvre.
Les nations qui détruisent leurs propres minorités — sources pourtant de créativité, de résilience, de diversité adaptative. Les entreprises qui broient leurs propres collaborateurs — le capital humain qu’elles prétendent valoriser dans leurs rapports annuels. Les agriculteurs qui épuisent leurs propres sols — l’unique patrimoine dont dépend tout le reste. Les consommateurs qui s’intoxiquent eux-mêmes avec des produits dont ils financent la production.
Le système se retourne contre lui-même.
Et nous continuons d’appeler ça compétitivité. Efficacité. Optimisation.
Ce sont les mots que le corps auto-immun utiliserait pour décrire ses anticorps en train de détruire ses articulations.
Ce que Madagascar garde en mémoire
Il existe, dans la tradition malgache, un concept que la langue française traduit difficilement : le fihavanana. Parfois rendu par « solidarité », parfois par « fraternité » — mais ces traductions applatissent quelque chose de plus profond. Le fihavanana, c’est l’idée que l’autre n’est pas extérieur à moi. Il est constitutif de moi. Sa prospérité n’est pas séparable de la mienne. Son effacement m’appauvrit, même si je ne le vois pas immédiatement.
Ce n’est pas de la philosophie abstraite. C’est une technologie sociale qui a permis à des communautés de traverser des siècles de sécheresses, de cyclones, de bouleversements — en survivant ensemble, là où chacun pour soi aurait signifié la mort de tous.
Les sociétés dites « primitives » avaient compris quelque chose que nos modèles dits « avancés » ont systématiquement effacé : la survie n’est jamais individuelle. Elle est toujours co-construite.
Gunter Pauli — cet économiste inclassable que certains appellent le Steve Jobs du développement durable — aime rappeler que dans la nature, il n’y a pas de déchet. Ce qui sort d’un système entre dans un autre. La limite d’un organisme est aussi l’entrée d’un autre. L’élimination n’est pas une stratégie viable dans la durée. La transformation, la transmission, la composition — voilà ce qui dure.
L’instinct de survie, dans sa version authentique, ne cherche pas à détruire l’Autre. Il cherche à trouver sa place dans le système dont l’Autre fait partie.
Quand la peur construit des murs là où elle devrait creuser des puits
La dérive a un nom : la peur.
Pas la peur saine — celle qui nous fait reculer d’une falaise ou éviter un prédateur. La peur chronique. La peur institutionnalisée. La peur qui se transforme en récit. Les ressources sont rares, donc il faut les saisir avant les autres. Le marché est limité, donc il faut en exclure les concurrents. Le territoire est fragile, donc il faut en fermer les frontières.
Ce récit de la rareté — qui n’est parfois qu’un récit, pas une réalité — est le carburant de toutes les éliminations. Il transforme l’Autre, qui était une ressource relationnelle, en une menace existentielle. Et une fois que l’Autre est une menace, le réflexe primitif s’enclenche : neutraliser.
Mais voici ce que la thermodynamique nous enseigne en silence : un système fermé s’entropifie. Il se referme sur lui-même, consomme sa propre énergie, et finit par s’éteindre. C’est une loi. Pas une opinion. Les systèmes vivants — ceux qui durent — sont des systèmes ouverts. Ils échangent. Ils reçoivent. Ils donnent. Ils composent.
L’élimination de l’Autre, c’est la fermeture du système. Et la fermeture du système, c’est la fin annoncée de celui qui croyait se protéger.
L’instinct retrouvé
Alors, qu’est-ce qu’un vrai instinct de survie, en 2025 ?
Ce n’est pas écraser le concurrent. C’est comprendre que le concurrent partage avec vous un écosystème dont la santé conditionne votre existence à tous les deux.
Ce n’est pas accumuler des ressources. C’est les faire circuler assez intelligemment pour que leur flux vous revienne enrichi.
Ce n’est pas exclure l’Autre. C’est découvrir ce que l’Autre sait, fait, perçoit — et que vous ne pouvez pas connaître sans lui.
Ce n’est pas protéger un modèle figé. C’est cultiver la capacité à se transformer, ce qui nécessite toujours, toujours, le contact avec ce qui est différent de soi.
Le vivant n’a pas survécu quatre milliards d’années grâce à la loi du plus fort. Il a survécu grâce à la loi du plus relié. Les espèces qui existent aujourd’hui sont celles qui ont su composer avec leur environnement, intégrer des différences, créer des alliances improbables — la mitochondrie dans nos cellules était autrefois une bactérie étrangère. Nous vivons grâce à une relation forgée il y a deux milliards d’années avec un Autre que nos ancêtres auraient pu simplement éliminer.
Ce jour-là, la survie a choisi l’intégration plutôt que l’élimination.
C’est peut-être la plus grande décision de l’histoire du vivant.
Et nous avons encore, aujourd’hui, la capacité de la rejouer.
La question qui reste, après lecture : dans votre organisation, dans votre communauté, dans votre propre récit intérieur — qui avez-vous défini comme l’Autre à éliminer ? Et si c’était précisément lui, la clé de votre prochain saut de robustesse ?
Mundo Bueno — un monde dans un monde
